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06/01/2012

Les Bas de Babouchka

IMGP0310.JPG« A la passion, il n’y a de  remède que la passion »*. Et c’est bien la devise d’Ira Vladimirova V.. 78 ans, marchande de bas ambulante sur la rue Armianskaya à Kishinev (Chisinau, Capitale de la Moldavie).

Tout commence dans les années 30. Durant l’époque stalinienne, juste après la création de la république soviétique de Moldavie, ses parents, d’origine ukrainienne travaillent dans une usine textile qui fabrique  des fils destinés à la production de bas & collants, tissus maillés et crochetés. Avec les fils et matériaux « perdus », elle et sa sœur ainée, Natalia, apprennent à repriser les chaussettes et chaussants ainsi que les accrocs  et usures en tout genre.

En 1948, après une formation en couture, Ira travaille à la production de bas & collants à la Société d’Etat de textile près de Tiraspol dans l’actuelle Transnistrie.

Après la deuxième guerre mondiale, les procédés de fabrication ont considérablement évolué Le nylon est arrivé en même temps que la libération des peuples d’Europe du joug nazi. Ce nouveau matériau, venu des Etats-Unis, ne se travaille pas de la même manière que le coton et la laine.

Parallèlement,   l’Union Soviétique cherche à développer son savoir-faire en matière textile et  investit dés le début des années 60 en Ouzbékistan pour une meilleure production de coton. Des travaux d'irrigation « herculéens» privant ainsi la Mer d’Aral de ses artères nourricières, soit l’Amou-Daria et le Syr-Daria sont ordonnancés afin de lancer un vaste programme d’exploitation du coton.

 Dans les grandes filatures, on continue la production de bas et collants, mi-coton, mi-nylon pendant un certain temps. Ce sont des centaines de milliers de paires qui sortent chaque jour des chaines de production.

Ira est responsable de  qualité. Elle a 27 ans et est l’une des meilleures ouvrières. A 29 ans, elle devient contremaître. Elle rencontre Féodor, d’origine juive et dont les parents ont une petite boutique dans le centre de Kishinev (Chisinau). Ils sont bonnetiers et vendent des « dessous », des bas haut de gamme, chics et sexy chics pour la haute société.

Avec une clientèle régulière, les affaires vont bien. Le jour de la Saint Valentin le 14 février et le 8 Mars, la journée des femmes, la boutique ne désemplit pas.

 En 1967, Féodor est appelé en Israël pour se battre aux côtés de ses frères de sang lors de la guerre des 6 jours. Il part pour Tel Aviv et on ne le reverra jamais.

Elle reprend l’affaire de ses beaux-parents jusqu’en 1992. Lorsque la République socialiste soviétique de Moldavie proclame son indépendance en 1991, l’économie du pays est dans une situation désastreuse si bien que les affaires d’Ira périclitent. Elle doit fermer la boutique.

Qu’à cela ne tienne. Ira a établi durant ses longues années  un large réseau de clients et de fournisseurs. Et puis, les bas & collants, c’est toute sa vie. Elle décide de poursuivre son activité sur la rue Armianskaya, non loin du bazar. Elle rachète des fins de série auprès de fournisseurs turcs ou du stock restant des années soviétiques. Ce n’est certes pas les mêmes qualités qu’elle avait l’habitude de commercialiser mais ce sont des articles à petits prix. Son activité lui procure un revenu aussi moindre soit-il.

Tout au long de la rue Armianskaya, d’autres femmes, en rang d’Oignon, proposent de la lingerie, des lainages, des chapkas…De 9 heures à 20 heures, les « babouchkas » bravent le pavé.

Ira accoste les clientes leur présentant ses nouvelles collections. Elle rentre dans des explications techniques pour démontrer la qualité de ses produits. Elle est passionnée. Son argumentaire est une véritable poésie. Par contre, si on ne veut rien acheter, il faut la laisser travailler, elle n’est pas là pour discuter.

 A la nuit tombée, elle remballe. Demain, si tout va bien, elle sera encore là. Selon elle, c’est bien la passion qui fait des centenaires. Abandonner, c’est un peu mourir. Et surtout, ne pas baisser les bras, ça bas de soie !

*George Sand

 

 

 

15:55 Écrit par sacha dans Culture, International | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bas et collants, babouchkas, moldavie, chisinau, passion | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer |